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Le Nord et Valenciennes sont longtemps demeurés une terre
privilégiée de diffusion du livre, tant manuscrit qu'imprimé, et d'acculturation par
l'écrit : le fait est logique, qui renvoie aussi bien à la richesse d'ensemble du pays
qu'à la densité du peuplement et du réseau urbain. Que l'on songe à la très brillante
civilisation des anciens Pays-Bas à l'époque des ducs de
Bourgogne, à la richesse des bibliothèques incunables ou aux
développements très précoces et rapides de la Réforme protestante au XVIe siècle, ou encore, et jusqu' au
XVIIIe siècle, au niveau exceptionnel des taux d'alphabétisation dans la
région.
A la période contemporaine pourtant, le schéma est devenu tout autre
: l'affirmation de la civilisation industrielle s'accompagne, au
XIXe siècle, d'un processus sensible de régression induit, paradoxalement,
par le succès même de l'industrialisation. Pour le plus grand nombre, les usines et les
mines offrent des débouchés suffisants pour que la poursuite d'études plus longues ne
soit pas ou plus nécessaire et les niveaux de scolarisation, le taux de passage dans
l'enseignement secondaire, les effectifs de bacheliers etc. font désormais
régulièrement apparaître la région comme un espace de relative dépression.
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| le livre à Valenciennes au Moyen Age |
Il semble logique que le Hainaut français et sa capitale de
Valenciennes diposent très tôt d'un équipement très remarquable du côté des
« réseaux du livre ». La richesse de la ville, sa position privilégiée sur
l'Escaut, sa proximité de centres comme Bruxelles, Bruges et Gand, en font un centre
actif de copie et d'enluminure de manuscrits au XVe siècle : le manuscrit est sorti enfin
du seul monde des monastères, les développements d'une très brillante civilisation
urbaine s'accompagnent de besoins nouveaux non seulement dans l'entourage des ducs, mais
aussi du côté des nouvelles catégories bourgeoises, et entraînent la formation
d'ateliers laïcs susceptibles de les satisfaire : ateliers de copistes et d'enlumineurs,
de peintres, puis d'imprimeurs, libraires et revendeurs de toutes sortes. La résidence
dans la ville natale de Froissart d'artistes comme Simon Marmion, ou encore d'un
intellectuel comme l'historiographe Jean Molinet, témoigne de la richesse et de la
profondeur du mouvement
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| le livre et la Réforme à Valenciennes |
Si, paradoxalement, dans une région si brillante et si riche,
l'imprimerie en caractères mobiles, inventée sur le Rhin vers 1450, n'apparaît
pratiquement pas au XVe siècle, c'est pourtant à Valenciennes qu'est attesté le seul
atelier de la période incunable, en l'occurrence celui de Jehan de Liège autour de
1500 Mais les temps sont devenus autres, la cour de Bourgogne a disparu tandis que
se font plus sentir les prétentions françaises sur le Nord, et Jehan de Liège, qui est
sans doute un pérégrin, ne peut s'établir durablement, faute d'un marché suffisant
dans la capitale du Hainaut français. La précocité et la densité des réseaux du
livre, la facilité aussi des déplacements vers les centres voisins de la Belgique
actuelle, expliquent paradoxalement le retard de l'imprimerie elle-même : il ne pose
aucun problème de se fournir très rapidement et à peu de frais des ouvrages que l'on
recherche, des marchands de livres sont d'ailleurs bientôt établis dans la ville même,
et la richesse des collections incunables que nous conservons aujourd'hui témoigne bien
de l'ouverture précoce de Valenciennes et du Nord à la nouvelle civilisation
gutenbergienne. Le commerce des livres imprimés est tout particulièrement actif dans
cette géographie rhénano-mosane : une partie importante des ouvrages importés à
Valenciennes vient alors d'Allemagne, et notamment de Cologne.
Cette ouverture même est à l'origine des événements dramatiques
qui marqueront le XVIe siècle valenciennois. La diffusion du livre est en effet
directement corrélée avec celle de nouveaux modes de pensée et de sensibilités plus
modernes et, en l'occurrence, avec la diffusion du protestantisme. Ville du livre, ville
dominée aussi par une population d'artisans et de négociants ouverte aux thèses de la
Réforme, Valenciennes fait un temps figure de « deuxième Genève »,
jusqu'aux événements tragiques et au siège espagnol de 1567. La reprise en mains par
les Espagnols et l'entrée des Pays-Bas méridionaux dans la logique d'une Contre-Réforme
orchestrée par les Jésuites, tendent à faire se déplacer vers le Nord (Anvers et
l'atelier des Plantin, et de plus en plus la Hollande) le pôle majeur des activités du
livre. A Valenciennes même, les anciens Réformés émigrent, soit vers l'Angleterre ou
les Pays-Bas septentrionaux, soit vers l'Allemagne : parmi ceux-ci, Nicolas Bassé fonde
une importante imprimerie-librairie à Francfort-sur-le-Main et sera l'un des créateurs
de la bibliographie courante allemande. L'installation en ville du nouveau collège des
Jésuites entraîne la publication d'ouvrages comme Le Panthéon huguenot découvert et
ruiné de Louis Richeome en 1610 chez Jean Vervliet, éditeur connu pour ses ouvrages
de piété accompagnés de musique, La Pieuse alouette avec son tirelire, du P. A.
de la Cauchie (1619) et surtout Les Rossignols spirituels de Pierre Philippe Marci
(1631). Ce relatif ressac de l'économie du livre n'empêche pas, sur le plan des
pratiques de lecture, la constitution de riches bibliothèques privées.
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| le livre à Valenciennes sous l'Ancien Régime |
Le repli se poursuit au XVIIe siècle, alors que les frontières du
Nord constituent le principal champ de bataille entre Espagnols et Français, puis que le
rattachement à la France fait très vite entrer la région dans la logique nouvelle de la
« provincialisation » : le pôle des activités intellectuelles et artistiques
est rassemblé autour du roi et de la cour, à Paris et à Versailles, les principaux
libraires et éditeurs sont dans la capitale et la province en est réduite à la
diffusion locale et à l'impression de « travaux de ville », pièces
administratives, impression pour les diocèses, etc. Valenciennes échappe d'autant moins
à la règle que Douai a été choisi comme chef-lieu administratif et judiciaire, après
être devenu siège de la nouvelle université.
Face à une conjoncture d'ensemble évidemment difficile et alors que
l'on a toujours, d'après la carte des souscripteurs de l'Encyclopédie, présenté
le Nord comme un espace de dépression sur la carte des Lumières, le XVIIIe siècle
constitue poutant une période de remarquable dynamisme pour les activités du livre à
Valenciennes. La ville possède, avec la famille des imprimeurs et libraires Henry, une
entreprise importante : Gabriel-François Henry (1663-1738), né à Lille (où son
père tient une librairie), achète son matériel d'imprimerie à Douai et s'établit en
1691 sur le Pont Néron à Valenciennes, où il obtient les privilèges d'imprimeur du
Roi, de l'archevêque duc de Cambrai (le siège est alors occupé par Fénelon) et de
l'archevêque électeur de Cologne. A la veille de la Révolution, l'imprimerie des Henry
est l'une des plus importantes de province, puisqu'elle compte cinq presses typographiques
et un très remarquable ensemble de caractères: Jean-Baptiste Adrien Henry (1757-1826),
franc-maçon, amateur d'art et pleinement intégré à la catégorie dominante de la
bourgeoisie urbaine, a publié les Considérations sur l'esprit et les moeurs de
Sénac de Meilhan, le nouveau Journal du Hainaut et du Cambrésis (1788), le Recueil
des lois et décrets de l'Assemblée nationale etc.
L'essentiel n'est pourtant pas là, mais bien dans l'extraordinaire
densité des réseaux du livre à Valenciennes et dans le Hainaut au cours de ce dernier
siècle d'Ancien Régime. La demande est suffisante pour justifier cette multiplication
des libraires, marchands et revendeurs de toutes sortes, que favorise en outre la
proximité de la Hollande et de ses presses. A Valenciennes même, voici encore les
libraires Boucher, sur la Grand'Place, Jean-Baptiste Carpentier, établi en 1774, Claude
Joseph Bertry, ancien compagnon de l'imprimerie Henry, établi comme relieur et libraire
en 1787, et la famille des Prignet, qui réussit à s'établir à la faveur de la
Révolution. Les nouveaux venus sont relativement nombreux, à l'image des Giard, qui
viennent de la région de Coutances s'installer comme libraires à Condé-sur-Escaut
(1763), puis à Valenciennes (1774). Un personnage comme Vincent Labady, installé sur la
Grand'Place à partir de 1751, paraît en revanche proche de l'aventurier - il disparaît
d'ailleurs de la ville vers 1758 à la suite d'une faillite-. Originaire de Bonneval, en
Savoie, Joseph Jugand, quoique ne sachant pas écrire, est installé comme
« marchand de livres et d'estampes » à Valenciennes « contre les
grilles du bureau des octrois » à partir des années 1730.
Également originaire du Cotentin, le colporteur Gilles Bance parcourt
les villages et les foires à l'entour de Valenciennes et jusqu'au Cateau, sous la
surveillance toujours soupçonneuse des autorités. Les petites villes et les gros bourgs
et marchés de la région possèdent également des marchands plus ou moins occasionnels
de livres, tel cet André Barbotin installé avec sa femme comme libraire, papetier et
« loueur de livres » au Quesnoy. La densité et la vigueur de ces réseaux
infirme en tout état de cause absolument l'image classique d'une région déjà en voie
de recul sur le plan de l'alphabétisation et de la lecture. La richesse des catégories
sociales dirigeantes, la présence aussi de très grands seigneurs, expliquent d'ailleurs
l'existence de collections privées souvent très remarquables. Parmi celles-ci, une des
plus belles est certainement la bibliothèque du
maréchal Emmanuel de Croÿ dans son château de l'Hermitage, proche de
Condé-sur-Escaut .
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| le livre à Valenciennes au XIXe siècle |
Paradoxalement, le temps de la « seconde révolution du
livre » - entendons, la Révolution industrielle - serait peut-être moins brillant,
à la fois parce que Valenciennes et la région plient alors sous le poids d'une
prolétarisation trop rapide, et parce que la centralisation ancienne des principales
activités et fonctions culturelles à Paris fait que pratiquement les nouveaux acteurs de
l'industrialisation de la « librairie », les éditeurs, s'y trouvent
rassemblés derrière un Louis Hachette et ses collègues les frères Michel et Calmann
Lévy, ou encore les Garnier, Larousse, etc. Les grands imprimeurs et libraires du Nord
sont établis à Lille, avec notamment les deux grandes entreprises des Danel et des
Lefort. Dans les autres villes du département et à Valenciennes, les imprimeurs
travaillent toujours à des « travaux de ville » ou d'intérêt local
(annuaires et almanachs, plaquettes de toutes sortes et surtout presse locale) ainsi que
pour les commandes de l'administration, des établissements d'enseignement et de
l'industrie (papeterie, étiquettes, formulairs pré-imprimés, catalogues,
publicités...), tandis que les libraires se bornent à la seule diffusion de détail.
Ajoutons que la lecture de la presse périodique reste toujours possible dans de très
nombreux cabarets, estaminets, cercles et associations de toutes sortes à travers tout le
département, et que le colportage itinérant de livres, plaquettes, images et chansons
est très actif jusqu'à la fin du XIXe siècle.
Quatrième ville du département du Nord pour sa population en 1840
(19 499 habitants), la capitale du Hainaut français possède à cette date deux
imprimeries typographiques (celles toujours de Henry et de Prignet), quatre
imprimeries lithographiques et sept librairies et, à proximité, l'on relève la
présence d'autres imprimeurs et libraires à Anzin et à Saint-Amand, de libraires
seulement à Condé-sur-Escaut (2), Le Quesnoy (2) et Bavay (2). En 1860, le réseau s'est
quelque peu densifié, mais s'essoufle à suivre une progression démographique rapide :
Valenciennes possède alors, pour 25 229 habitants, toujours deux imprimeries
typographiques, trois lithographies et huit librairies. D'autres imprimeries sont
localisées à Anzin, Saint-Amand et, désormais, Le Quesnoy, une lithographie à Bavay,
outre des librairies de détail à Condé, Denain, Somain et Gommegnies. Quelques
progrès, enfin, au début du XXe siècle, avec trois imprimeries et treize
librairies à Valenciennes même (31 759 habitants) et des imprimeries et librairies à
Anzin, Bouchain, Condé-sur-Escaut, Fresnes, Denain et Saint-Amand.
Terre de l'urbanisation et de la grande industrie, le Hainaut
français reste, et malgré des conditions qui sans doute tendent à se dégrader, une
terre classique du livre et de la culture écrite.
Frédéric Barbier, directeur de recherche (CNRS)
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