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Fondée à l'époque mérovingienne, l'abbaye de
Saint-Amand fut dévastée par les Normands en 882-883, détruite par un incendie en 1066,
endommagée au cours des guerres en 1340 et 1477, pillée durant la crise iconoclaste en
1566 avant d'être démantelée durant la Révolution française... Entre temps, l'abbaye
connut des périodes de prospérité et de rayonnement - sous les
Carolingiens, à l'époque romane ou durant
l'Ancien Régime - dont la richesse des collections valenciennoises témoigne
aujourd'hui.
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| la fondation mérovingienne |
L'abbaye de Saint-Amand est née avant 639 de la rencontre de deux
volontés, celle du grand missionnaire aquitain Amand et celle du roi Dagobert qui
donna au fondateur un énorme bloc territorial d'au moins 12 000 hectares. Les lieux
boisés et marécageux n'étaient pourtant pas totalement inhospitaliers : une route
romaine les traversait (d'Escautpont à Tournai), des sources thermales y jaillissaient
(où l'on retrouva au XVIIe siècle de nombreux ex-voto de bois des premiers siècles
semblables à ceux qu'on a découverts de nos jours au lieu de naissance de la Seine),
enfin il semble bien que l'église Saint-Martin, future église paroissiale de la
localité, existait déjà lors de l'installation des moines. L'abbaye s'appelait alors
Elnone (Elnonensis), du nom d'une petite rivière (l'Elnon) qui se jette en cet
endroit dans la Scarpe. Le choix d'un tel emplacement rappelle évidemment l'importance
fondamentale de l'eau dans la vie d'une abbaye médiévale.
C'est à cette époque mérovingienne que furent posées les bases de la fortune foncière
de l'abbaye grâce aux énormes donations des souverains. A côté de celle de Dagobert,
on connaît aussi celle de Childéric II portant sur le domaine de Barisis-au-Bois près
de Laon (663-664) ; il y en eut certainement d'autres. Toujours est-il qu'au moment
où s'ouvre la série des diplômes carolingiens (821) , on est en présence d'une
situation déjà cristallisée. C'est ce vieux fonds qui fera vivre l'abbaye à travers
les siècles
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| la grande abbaye carolingienne |
L'époque carolingienne est assez bien connue grâce à une quinzaine
de diplômes royaux ou impériaux. On peut ainsi saisir les multiples fonctions d'une
grande abbaye dans la société du temps.
Saint-Amand est avant tout une maison de prière : ses trois églises, ses saintes
reliques, ses orfèvreries liturgiques permettent au culte et à l'office divin (opus
Dei) de se dérouler avec dignité selon la règle de saint Benoît.
Saint-Amand est aussi un centre d'exploitation et d'accueil. Le temporel foncier est
depuis 821 divisé en deux parts, celle de l'abbé (mense abbatiale), celle des moines
(mense conventuelle), une répartition inspirée par le souci de sauvegarder la part des
moines, même lorsque l'abbé est un étranger imposé par la politique. Ce temporel
conventuel est considérable : 38 villae ou villulae (grands ou petits
domaines) à quoi s'ajoutaient des terres éparses réparties dans au moins 68
localités... L'abbaye accueillait aussi les voyageurs, d'une part les riches qui se
déplaçaient avec toute une suite (service de la Porta) et d'autre part les
autres, les pauvres (Hospitale pauperum). Un système de financement assez
compliqué avait été mis au point pour entretenir ces institutions coûteuses.
Enfin Saint-Amand était un centre culturel qui a brillé au IXe et au Xe siècle d'un vif
éclat, avec une importante bibliothèque. Retenons comme
symboles les noms de deux grands écolâtres (directeurs de l'école), Milon (mort
en 872) et Hucbald (mort en 930), ainsi que la production de manuscrits de grand
luxe, comme la célèbre Bible de Charles le Chauve, dont les lettrines de style franco-insulaire sont
d'une beauté insurpassable (Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. lat. 2). Il
semble même que la maison ait été le foyer de ce style qui unissait la clarté de
l'écriture classique et l'ornementation insulaire.
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| l'abbaye et le scriptorium romans |
Après les « invasions normandes » (881, 883), dont les
conséquences ne semblent pas avoir été trop lourdes, après une période plus
redoutable (952-1013) durant laquelle l'abbaye fut considérée par les comtes de Flandre
comme une propriété personnelle, commence un long temps de prospérité (de 1013 à 1270
environ). Au XIe siècle, une seigneurie haute justicière s'installe sur l'emplacement de
la donation primitive, ce qui assurera à l'abbé pendant des siècles le statut de chef
d'un petit état. Le temporel se reconstitue et se renouvelle (acquisition de dîmes et
d'autels). Au début du XIVe siècle, au moment où l'on peut faire un pointage à peu
près sûr, on s'aperçoit que l'abbaye possédait 51 curtes (grosses fermes
seigneuriales), dont 39 étaient implantées sur d'anciens domaines carolingiens :
remarquable permanence !
On ne connaît pas exactement l'effectif de la communauté aux XIIe et XIIIe
siècles : on peut sans doute avancer le chiffre de 40 à 50 religieux. Depuis
longtemps en tout cas l'abbaye se prétend « exempte », c'est-à-dire
soustraite à l'autorité de l'évêque de Tournai, « l'ordinaire du
lieu » ; mais en fait la bulle du VIIe siècle qui sert de base à ses
revendications est un faux et d'autre part la pratique locale demeurait flottante, si bien
que les deux parties en présence (évêque et abbaye) pouvaient, l'une comme l'autre,
s'appuyer sur des précédents favorables. Le problème était pratiquement insoluble.
Sur le plan artistique, Saint-Amand demeure au XIe et au XIIe siècle à la hauteur de son
antique réputation. Des peintres de grand talent travaillent toujours dans son scriptorium et l'un d'eux - Sawalo - a même signé quelques
unes de ses oeuvres. Parmi les plus belles productions de la maison, il faut signaler une Vie de saint Amand illustrée (Valenciennes, ms 501) ,
les tapis en pleine page de Sawalo en tête des cinq volumes d'une Bible de grand format (Valenciennes, mss 1-5) et dans
un sacramentaire (Valenciennes, ms 108), peut-être
la plus belle image du Christ en croix du XIIe siècle.
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| l'abbaye à la fin du moyen âge |
Les années 1270 marquent pour l'abbaye le début des temps
difficiles. Il s'agit en premier lieu d'une crise économique assez semblable à ce qu'on
peut observer dans nombre de monastères voisins : fautes de gestion dues à des
habitudes prises en des temps de prospérité et de crédit facile. A cela s'ajoute le
poids nouveau de la fiscalité et les ravages de la guerre. Saint-Amand est détruite deux
fois : en 1340 (début de la guerre de Cent Ans) et en 1477 (campagne de Louis XI
pour s'emparer de l'héritage du Téméraire), sans compter bien d'autres assauts. Enfin
pour comble de malheur, l'abbaye connaît au XVe siècle une longue suite d'abbés
indignes, de schismes intérieurs, de troubles de toutes sortes. Pour comprendre cette
situation désolante, il faut se rappeler que le Tournaisis et donc Saint-Amand formaient
comme un ilôt royal au milieu des terres bourguignonnes, ce qui favorisait toutes les
intrigues. En un sens, la conquête de Saint-Amand par Charles-Quint (1521) et la rupture
du lien avec la France furent plutôt favorables au retour de la régularité.
Au début du XVIe siècle, la dignité abbatiale appartenait à un grand personnage,
Georges d'Egmond (1525-1559) , l'oncle de ce Lamoral d'Egmond qui fut décapité en 1568
sur l'ordre du duc d'Albe. Ce prélat fastueux, qui devint en outre évêque d'Utrecht en
1534, amena à Saint-Amand son secrétaire le poète Jean Second. Celui-ci y mourut en
1536 et fut enterré dans l'église abbatiale sous un splendide monument qui fut
malheureusement détruit par les iconoclastes. Saint-Amand en effet eut beaucoup à
souffrir des troubles politico-religieux et notamment du cyclone des briseurs d'images en
1566. L'église abbatiale et l'église paroissiale furent mises à sac. Les moines
s'étaient retirés à Douai avec leurs trésors les plus précieux, ce qui rappelait
l'exode devant les Normands. L'absence dura près d'un an, mais en fait les troubles se
prolongèrent jusqu'en 1584. Le protestantisme conserva d'ailleurs une implantation locale
non négligeable.
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| le monastère d'Ancien Régime |
Le XVIIe siècle amandinois est illustré par le long
« règne » - le mot n'a rien d'excessif - de l'abbé Nicolas Dubois
(1621-1673). Cet homme exceptionnel mit à bas l'abbaye médiévale et la remplaça par
des bâtiments princiers et une immense église; la bibliothèque conserve la trace de son
goût pour les beaux livres et les gravures. Surtout il lutta avec un acharnement
incroyable pour la défense de son exemption vis-à-vis de l'evêque de Tournai et il
finit par obtenir une bulle romaine favorable à ses voeux (1672). Il avait pourtant pris
comme devise le mot pacifice qui se lit encore sur la tour abbatiale et les
pavillons d'entrée, seuls restes de son mécénat. Son successeur Pierre Honoré
(1673-1693) continua la même politique de faste. Chose remarquable, la plus belle de ses
réalisations a traversé l'orage révolutionnaire et a trouvé un nouvel abri dans
l'église Saint-Pierre de Douai. Il s'agit d'une série de bas-reliefs d'un mouvement
très dramatique qui représentent le massacre des moines d'Elnone en 881-883.
Après 1705, pendant la majeure partie du XVIIIe siècle, Saint-Amand eut à sa tête des
abbés commendataires, en fait des cardinaux choisis par le roi de France, qui se
contentaient de toucher leur pension et parfois ne faisaient jamais acte de
présence : un régime qui annonçait curieusement les sécularisations
révolutionnaires. On rencontre ainsi - séparés par quelques intermèdes
« réguliers » - le cardinal de Médicis (1705-1710), le cardinal de la
Trémoille (1710-1720), qui fut également archevêque de Cambrai durant un an, mais ne
parut jamais dans son diocèse, le cardinal de Gesvres (1720-1744), qui eut la sagesse
d'accepter un coadjuteur régulier en la personne de Nicaise Volet (1722). Ce dernier fut
donc le véritable chef de la maison, d'abord jusqu'à la mort du cardinal, puis jusqu'à
sa propre mort dix ans plus tard. Il eut pour successeur un autre moine amandinois, Louis
Honoré, un petit-neveu de Pierre Honoré cité plus haut ; après sa mort rapide en
1755, le monastère retomba pour la dernière fois sous le régime des abbés
commendataires, en la personne du cardinal d'York, de la famille royale des Stuarts
(1755-1792); celui-ci termina sa vie à Rome en 1807 comme doyen du Sacré-Collège.
Malgré de telles anomalies, l'abbaye n'était pas en décadence : la régularité
des moines faisait en 1713 l'admiration de Dom Martène, le grand mauriste, venu consulter
les manuscrits de la bibliothèque. Celle-ci s'accroissait régulièrement et dans un
esprit moderniste puisqu'elle abritait l'Encyclopédie de D'Alembert et Diderot
ou l'Histoire naturelle de Buffon. La communauté se maintenait autour de la
cinquantaine, aussi bien en 1669, au temps de l'abbé Dubois (37 prêtres, 11 non-prêtres
et 6 familiers) qu'en 1723 au temps du cardinal de Gesvres (35 prêtres et 18
non-prêtres). En 1791 il y avait encore 35 moines qui tous refusèrent, le moment venu,
de prêter le serment. L'abbaye - y compris l'église - fut vendue le 23 janvier 1798 pour
la somme de 580 000 livres. La municipalité avait obtenu que fût exemptée de la vente
la tour abbatiale, « unique dans la République ». Cet étrange monument,
visible de loin dans ce pays très plat, continue à suggérer avec force le rôle
spirituel et temporel des abbés de Saint-Amand.
Conformément aux lois révolutionnaires, les livres et les manuscrits
de Saint-Amand ont pris assez fidèlement le chemin de la Bibliothèque de Valenciennes,
tandis que les archives, malgré de lourdes pertes, forment un fonds très important des
Archives départementales du Nord.
Henri Platelle
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